ÉPILOGUE
C’était l’automne. Le Conseil d’Alorie s’était tenu à Riva, à la fin de l’été, et la réunion avait été bruyante, pour ne pas dire tapageuse. Des tas de gens y avaient été invités qui n’auraient pas dû normalement y assister si bien que les monarques non aloriens et leurs épouses surpassaient en nombre les rois d’Alorie. Ces dames avaient submergé Polgara et Ce’Nedra sous un déluge de compliments tandis que Geran monopolisait tous les enfants conquis par son caractère heureux (et par le fait qu’il avait découvert un chemin peu fréquenté menant aux cuisines, et surtout à la pâtisserie et à ses trésors). A vrai dire, on conduisit très peu d’affaires cette année-là. Puis, comme toujours, une série de tempêtes marquèrent la fin de l’été, la conclusion des réunions et le moment pour les visiteurs de penser à rentrer chez eux. C’était l’avantage de tenir le Conseil à Riva. Les invités auraient peut-être préféré s’attarder encore un peu, mais le rythme immuable des saisons les en dissuadait.
Le calme était revenu à Riva. Ç’avait été une sacrée fête quand le roi et sa femme étaient revenus avec le prince héritier Geran, mais personne, aussi sentimental soit-il, ne peut faire la fête éternellement, et les choses s’étaient tassées au bout de quelques semaines.
Garion passait le plus clair de son temps avec Kail, maintenant. Bien des décisions avaient été prises en son absence. Il les approuvait généralement, mais n’était pas encore au courant de toutes, et certaines requéraient sa signature.
La grossesse de Ce’Nedra se déroulait sans incident. La petite reine s’arrondissait comme un ballon, ce qui ne lui arrangeait pas le caractère. Les envies de mets rares et exotiques auxquelles étaient parfois sujettes les femmes dans son état lui procuraient moins d’amusement qu’à la plupart des autres. La portion mâle de la population se doutait depuis longtemps que ces soudaines lubies n’étaient qu’une distraction particulière. Plus un aliment était raffiné et difficile à trouver, plus la femme enceinte affirmait qu’elle mourrait si on ne lui en procurait pas immédiatement et en abondance, et plus son mari attentionné devait se donner de mal pour lui complaire. Garion y voyait plus le besoin d’être rassurée qu’autre chose. Un mari prêt à retourner ciel et terre pour trouver des fraises en plein hiver ou certains fruits de mer qui n’existaient qu’à l’autre bout du monde prouvait sans doute possible qu’il aimait toujours sa femme, malgré sa tournure disgracieuse. C’était moins drôle pour Ce’Nedra parce que, chaque fois qu’elle émettait un désir apparemment impossible à satisfaire, Garion s’éclipsait discrètement pour fabriquer magiquement la chose requise et la lui présentait – ordinairement sur un plateau d’argent. Ce’Nedra s’en fatigua vite et finit par y renoncer complètement.
A la fin d’une soirée d’automne glaciale, un vaisseau malloréen au gréement blanchi par le givre entra au port. Son capitaine apportait un parchemin soigneusement plié portant le sceau de Zakath de Mallorée. Garion remercia vivement le matelot, lui offrit ainsi qu’à son équipage l’hospitalité de la Citadelle et porta aussitôt la lettre de Zakath dans ses appartements. Ce’Nedra tricotait au coin du feu. Geran et le jeune loup dormaient en boule par terre, devant la cheminée, selon leur bonne habitude. Ce’Nedra avait renoncé à les séparer la nuit, aucune porte au monde ne pouvant être efficacement verrouillée des deux côtés à la fois.
— Qu’y a-t-il, mon chéri ? demanda-t-elle en voyant Garion.
— Une lettre de Zakath, dit-il en la lui montrant.
— Oh ! lis-la vite, Garion. Je meurs d’envie de savoir ce qui se passe à Mal Zeth !
Garion rompit le sceau, déplia le parchemin et lut :
« A Sa Majesté Belgarion, roi de Riva, Roi des Rois du ponant, Tueur de Dieu, Souverain de la Mer du Ponant, et à Sa noble Epouse Ce’Nedra, Reine de l’Ile des Vents, Princesse impériale de Tolnedrie et fleuron de la Maison des Borune, de la part de Zakath, Empereur des Angaraks.
« J’espère que la présente vous trouvera tous deux en bonne santé et j’adresse mes salutations à votre fille, qu’elle soit déjà là ou non. Je vous rassure tout de suite : je ne suis pas devenu voyant, mais Cyradis a beau prétendre qu’elle a perdu son don de divination, quelque chose me dit que ce n’est pas tout à fait vrai.
« Il est arrivé bien des choses depuis la dernière fois que nous nous sommes vus. Je commence à penser que la cour impériale n’est pas mécontente de la modification de ma personnalité consécutive à notre équipée. Je devais être un monarque impossible, avant. Ça ne veut pas dire que tout est rose à Mal Zeth et que tout le monde baigne dans la félicité et les bons sentiments. L’état-major a été extrêmement perturbé quand j’ai déclaré mon intention de faire la paix avec le roi Urgit. Vous savez comment sont les généraux : privez-les de leur guéguerre favorite et ils se mettent à geindre, à pleurnicher et à bouder comme des enfants trop gâtés. J’ai dû appliquer quelques coups de pied bien sentis sur certains derrières. J’ai récemment promu Atesca au rang de commandant en chef des armées de Mallorée. Ce qui a achevé de mettre l’état-major en rage, mais on ne peut pas faire plaisir à tout le monde.
« Nous avons amorcé des pourparlers, Urgit et moi, et j’ai découvert en lui un gaillard étonnant, presque aussi drôle que son frère. Nous devrions bien nous entendre. L’administration a failli faire une attaque d’apoplexie collective quand j’ai proclamé l’autonomie des Protectorats de Dalasie. Je crois sincèrement que les Dais ont le droit de vivre comme bon leur semble, mais beaucoup de fonctionnaires y avaient fait des investissements et ils se sont mis à geindre, à pleurnicher et à bouder presque aussi fort que les généraux. Ils se sont très vite calmés quand j’ai suggéré de faire mener à Brador un audit approfondi des avoirs de chacun des chefs de Département du gouvernement. Les rumeurs de renoncement à toutes sortes de biens dans les Protectorats sont presque assourdissantes.
« Peu après notre retour au palais, nous avons eu la visite étonnante d’un vieux Grolim. Je m’apprêtais à l’envoyer promener mais Essaïon a insisté assez fermement pour que nous le recevions. Le nom du vieux bonhomme était rigoureusement imprononçable, mais Essaïon l’a rebaptisé Pelath, allez savoir pourquoi. C’est un bon bougre, seulement il s’exprime parfois d’une façon très étrange. Il parle dans une langue qui ressemble à celle des Oracles ashabènes ou des Oracles de Mallorée des Dais. C’est très bizarre. »
— Je l’avais oublié, celui-là, commenta Garion en interrompant sa lecture.
— Qui donc, mon chéri ? demanda Ce’Nedra.
— Tu te souviens du vieux Grolim qui est venu nous voir à Peldane, le soir où la poule t’a donné un coup de bec ?
— Oh oui ! Il avait l’air d’être un très gentil vieillard.
— Il n’était pas que ça, Ce’Nedra. C’était aussi un prophète. Et la Voix m’a dit qu’il allait devenir le premier disciple d’Essaïon.
— Sacré Essaïon ! On dirait qu’il a le bras long, hein ? Allez, Garion, continue.
« Nous nous sommes longuement et souvent entretenus, Essaïon, Cyradis, Pelath et moi, et nous avons décidé qu’il valait mieux attendre un peu pour révéler son identité au monde. Il est tellement pur et innocent que je préfère lui éviter de sombrer si tôt dans les abîmes de dépravation et de mesquinerie de la nature humaine. Inutile de le décourager tout au début de sa carrière. Nous nous souvenons tous de Torak et de sa faim dévorante d’adoration, mais quand nous avons proposé à Essaïon de lui rendre un culte, il nous a ri au nez. Polgara a dû négliger certains aspects de son éducation.
« Nous avons tout de même fait une exception. Nous nous sommes rendus au temple de Mal Yaska avec les troisième, septième et neuvième armées. Les Gardiens du Temple et les Chandims ont tenté de fuir, mais Atesca les a encerclés avec sa compétence habituelle. J’ai attendu qu’Essaïon soit parti faire un tour avec son cheval sans nom et j’ai parlé assez fermement aux Grolims assemblés. Je leur ai signifié que je serais très mécontent qu’ils ne changent pas immédiatement de confession. Atesca était à mes côtés, son épée à la main, de sorte qu’ils se sont immédiatement rangés à mon avis. Puis, sans prévenir, Essaïon est arrivé au Temple. (Comment son cheval fait-il pour aller si vite ? La dernière fois qu’on l’avait vu, il était à plus de trois lieues.) Bref, il leur a dit que leurs robes noires n’étaient pas très jolies et que le blanc leur irait bien mieux. Il a eu un petit sourire et il a changé la couleur de la robe de tous les Grolims du Temple. Autant pour son anonymat dans cette partie de la Mallorée, vous vous en doutez. Il leur a dit ensuite qu’ils n’auraient plus besoin de leurs couteaux, et toutes leurs armes se sont volatilisées, puis il a éteint les feux du sanctuaire et décoré l’autel de fleurs. Bref, les Grolims se sont jetés à plat ventre. Essaïon leur a dit de se relever en vitesse et de filer s’occuper des malades, des pauvres, des orphelins et des sans-logis. Je crois qu’il faudra un moment à certains pour s’adapter à leur nouveau Dieu.
« J’ai entendu dire, depuis, que ces petits changements étaient universels en Mallorée. (Urgit a entrepris de vérifier si la situation était la même au Cthol Murgos.) Cela dit, je ne suis pas sûr que toutes ces conversions soient sincères, et je n’envisage pas de démobiliser pour l’instant.
« Sur la route de Mal Zeth, Pelath m’a dit textuellement, avec un de ses sourires écœurants de douceur : « Mon Maître pense qu’il est temps pour vous, Empereur de Mallorée, de changer de statut. » Mon sang n’a fait qu’un tour. Je me demandais si Essaïon voulait que j’abdique et que je me fasse berger ou je ne sais quoi quand Pelath a continué : « Mon Maître estime que vous avez assez longtemps différé une certaine décision. »
« Oh, et laquelle ? » ai-je prudemment demandé.
« La Sibylle de Kell désespère de voir évoluer la situation. Mon Maître vous engage fermement à lui demander sa main. Il souhaite que l’affaire soit réglée avant qu’un autre événement ne survienne pour l’empêcher. »
« Sitôt rentré à Mal Zeth, j’ai donc fait ce que je croyais être une proposition raisonnable… et Cyradis m’a envoyé sur les roses ! J’ai cru que mon cœur allait s’arrêter de battre. Puis notre mystique petite sibylle est devenue très éloquente. Elle m’a dit – en détail – ce qu’elle pensait des propositions raisonnables. Je ne l’avais jamais vue dans cet état. Elle était assez remontée en vérité, et son vocabulaire, tout en demeurant assez archaïque, ne paraissait pas des plus flatteurs. J’ai dû chercher dans le dictionnaire certains des mots qu’elle a employés tellement ils étaient abscons. »
— Elle a bien fait, commenta férocement Ce’Nedra.
— « Pour faire la paix », continuait Zakath, « je me suis jeté à genoux et j’ai fait une proposition si sentimentale et larmoyante que j’en étais gêné, mais elle s’est avoué émue par mon éloquence et a consenti à accepter ma proposition. »
— Tous les mêmes ! renifla Ce’Nedra.
— « Le coût des noces m’a presque mis sur la paille. J’ai même dû emprunter de l’argent à l’un des associés de Kheldar – à un taux scandaleux. C’est Essaïon qui nous a mariés, évidemment, et être marié par un Dieu vous a un petit côté irrémédiable qui vous fait froid dans dos. En tout cas, nous sommes mariés depuis un mois, Cyradis et moi, et je dois reconnaître que je n’ai jamais été aussi heureux de ma vie. »
— Oooh, fit Ce’Nedra avec cette petite voix étranglée qu’il ne connaissait que trop. Comme c’est beau !
Et elle partit à la pêche au mouchoir dans ses manches.
— Ce n’est pas tout, continua Garion.
« Les Angaraks de Mallorée n’étaient pas enchantés de me voir épouser une Dal, mais ils ont eu la sagesse de garder leurs observations pour eux. J’ai beaucoup changé, mais pas à ce point-là. Cyradis a un peu de mal à s’habituer à son nouveau statut, et j’ai beau faire, je n’arrive pas à la convaincre que les bijoux sont une parure indispensable à une impératrice. Elle préfère les fleurs, au grand désespoir des joailliers de Mal Zeth. D’autant que les dames de la cour l’imitent servilement.
« J’étais déterminé à faire raccourcir d’une longueur de tête mon lointain cousin, l’archiduc Otrath, mais je le trouve plutôt pathétique enfin de compte, alors je l’ai fait renvoyer chez lui. Suivant une suggestion de votre ami Beldin, j’ai ordonné à ce crétin d’installer sa femme dans un palais, dans le centre ville, et de ne plus l’approcher de sa vie. J’ai cru comprendre que la dame faisait scandale à Melcène, mais avoir supporté cet abruti pendant tant d’années mérite bien une petite compensation.
« Et voilà, Garion, c’est à peu près tout. Nous mourons d’envie d’avoir des nouvelles de vous tous, et nous vous envoyons nos salutations les plus chaleureuses.
« Sincèrement,
« Kal Zakath et l’impératrice Cyradis.
« Vous remarquerez que j’ai supprimé ce préfixe prétentieux. Oh, encore une petite chose : ma chatte m’a encore fait des infidélités il y a quelques mois. Ce’Nedra ou votre petite fille voudraient-elles un chaton ? Je peux même vous en envoyer deux si vous insistez.
« Z. »
Au début de l’hiver, cette année-là, l’irritation de la reine de Riva crût en proportion directe, ou à peu près, avec son tour de taille. Il y a des femmes qui sont faites pour être enceintes ; la reine de Riva était remarquablement faite pour ne pas l’être. Elle était hargneuse avec tout le monde, même avec son fils et son mari. Elle alla même, une fois, jusqu’à balancer, sans succès, un coup de pied au jeune loup qui ne lui avait rien fait. L’animal évita mollement l’appendice en question et interrogea Garion du regard.
— Celui-ci se serait-il mal conduit ?
— Non. C’est juste que la femelle de celui-ci est en détresse. La mise bas est proche, et ça met toujours les femelles deux-pattes mal à l’aise et de méchante humeur.
— Ah, fit le loup. Les deux-pattes sont vraiment étranges.
— Très étranges en vérité, acquiesça Garion.
C’est Greldik, forcément, qui amena Poledra à l’Ile des Vents au milieu d’une tempête à casser les mâts de tous les bateaux du monde.
— Comment êtes-vous arrivé jusqu’ici ? s’émerveilla Garion.
Il était assis devant la cheminée de la salle à manger avec le marin vêtu de peaux de bêtes, et ils faisaient le meilleur usage de deux chopes de bière.
— La femme de Belgarath nous a indiqué le chemin, répondit le matelot en haussant les épaules. C’est une femme remarquable, vous savez ?
— Je suis au courant, oui.
— Vous savez qu’aucun de nous n’a bu une goutte de bière pendant tout le temps que nous avons été en mer ? Même pas moi. Je ne sais pas pourquoi, nous n’en avions pas envie.
— Ma grand-mère a des préjugés bien arrêtés. Je peux vous laisser ici ? J’aimerais parler un peu avec elle.
— Pas de problème, Garion, lui assura Greldik en tapotant affectueusement le tonnelet de bière presque plein encore. Ça ira très bien.
Garion trouva Poledra assise au coin du feu, en train de grattouiller les oreilles du jeune loup. Ce’Nedra était affalée sur un divan dans une attitude assez peu gracieuse.
— Tiens, Garion ! Mais on dirait que tu as bu, ajouta-t-elle en fronçant le nez d’un air réprobateur.
— J’ai pris une bière avec Greldik.
— Ça ne t’ennuierait pas d’aller t’asseoir un peu plus loin ? A l’autre bout de la pièce, par exemple ? Celle-ci a le nez sensible et l’odeur de la bière lui lève le cœur.
— C’est pour ça que vous n’aimez pas les gens qui boivent.
— Évidemment. Quelle autre raison pourrais-je avoir ?
— Je crois que tante Pol est contre pour des raisons plus morales.
— Polgara a des préjugés obscurs. Enfin, ma fille n’étant pas en état de voyager pour le moment, je suis venue aider Ce’Nedra à mettre son bébé au monde. Pol m’a donné toutes sortes d’instructions que j’ai l’intention d’ignorer pour la plupart. Il n’y a rien de plus naturel que de donner le jour à un enfant, et moins on en fait, mieux ça vaut. Quand elle sera près d’accoucher, tu emmèneras Geran et ce jeune loup que voici à l’autre bout de la Citadelle. Je vous enverrai chercher quand ce sera fini.
— Oui, Grand-mère.
— C’est un bon garçon, fit-elle à la reine de Riva.
— Je ne le trouve pas déplaisant, dans l’ensemble.
— J’espère bien. Dis, Garion, dès que le bébé sera né et que nous serons sûrs que tout va bien, nous retournerons au Val, toi et moi. Polgara a quelques semaines de retard sur Ce’Nedra, mais nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous. Pol voudrait que tu sois là pour la naissance de son enfant.
— Il faut absolument que tu y ailles, Garion, fit Ce’Nedra. Je regrette seulement de ne pas pouvoir vous accompagner.
L’idée de quitter sa jeune femme si tôt après l’accouchement ne disait pas grand-chose à Garion, mais il avait vraiment envie d’être au Val quand tante Pol aurait son bébé.
Trois nuits plus tard, Garion faisait un rêve splendide dans lequel il montait une longue colline d’un vert émeraude avec Essaïon.
— Garion, dit Ce’Nedra en lui bourrant doucement les côtes.
— Oui, mon petit chou ? balbutia-t-il, à moitié endormi.
— Tu devrais aller chercher ta grand-mère.
Il fut aussitôt complètement réveillé.
— Tu es sûre ?
— Je suis déjà passée par là, tu sais.
Il se laissa aussitôt rouler à bas du lit.
— Embrasse-moi avant de partir, murmura-t-elle. N’oublie pas Geran et le louveteau quand tu iras à l’autre bout de la maison, ajouta-t-elle en reprenant son souffle. Tu remettras Geran au lit, hein ?
— Ne t’inquiète pas.
— Je crois que tu ferais mieux de te dépêcher, Garion, souffla Ce’Nedra, et une étrange expression crispa son visage.
Garion fila ventre à terre.
La reine de Riva donna naissance à une petite fille juste avant l’aube. Le bébé avait les cheveux roux foncé et les yeux verts : une manifestation de l’héritage des Dryades. Polgara enroula l’enfant dans une couverture et l’emmena dans les couloirs silencieux de la Citadelle vers la chambre où Garion attendait, devant une bonne flambée. Geran et le loup dormaient, les pattes emmêlées, sur un divan.
— Ce’Nedra va bien ? demanda aussitôt Garion en se levant d’un bond.
— Très bien, lui assura sa grand-mère. Elle est un peu fatiguée, mais ça n’aurait pas pu mieux se passer.
Garion poussa un soupir de soulagement et releva le coin de la couverture pour regarder sa fille.
— Tout le portrait de sa mère, remarqua-t-il.
Tout le monde faisait la même réflexion, comme si le fait qu’un nouveau-né ressemble à l’un ou l’autre de ses parents avait quelque chose de remarquable. Garion prit doucement le bébé dans ses bras et regarda son petit visage rouge. Le bébé lui rendit son regard de ses yeux verts qui ne cillaient pas. Des yeux qu’il connaissait bien.
— Bonjour, Beldaran, dit doucement Garion.
Il avait pris cette décision depuis un moment déjà. Il aurait d’autres petites filles, et elles porteraient le nom de diverses parentes de l’un ou de l’autre côté de la famille, mais il lui semblait important d’appeler sa première fille comme la sœur blonde de tante Pol. Une femme dont il n’avait vu qu’une image, une seule fois, mais qui était au cœur de leur vie à tous.
— Merci, Garion, dit simplement Poledra.
— Je crois que ça s’impose, répondit-il simplement.
Le prince Geran ne fut pas très impressionné par sa petite sœur, mais les grands frères le sont rarement.
— Elle est horriblement petite, non ? demanda-t-il quand son père le réveilla pour la lui montrer.
— Tous les bébés sont comme ça. Elle grandira.
— Bon.
Geran la regarda avec gravité, puis, sentant qu’il devait dire quelque chose de gentil, il ajouta :
— Elle a de beaux cheveux. On dirait qu’ils sont de la même couleur que ceux de maman, non ?
— On dirait bien, oui.
Les cloches de Riva sonnèrent à tout rompre, ce matin-là, et grande fut la joie du peuple de Riva, même si certains regrettèrent que le bébé royal ne soit pas un garçon, par sécurité pour la dynastie. Les Riviens avaient été orphelins de roi pendant trop longtemps pour ne pas se sentir concernés par le problème.
Ce’Nedra était radieuse, évidemment. C’est à peine si elle trouva à redire au prénom que Garion avait choisi pour leur fille. Elle aurait préféré, en tant que dryade, qu’il commence par le X traditionnel. Mais elle dut, en réfléchissant un peu, trouver une solution satisfaisante et en insérer un quelque part. Garion décida qu’il n’avait pas envie de savoir où.
La reine de Riva, qui était jeune et en bonne santé, se remit vite de son accouchement. Mais elle garda le lit pendant quelques jours, surtout pour l’effet dramatique escompté auprès des nobles riviens et des dignitaires étrangers qui ne pouvaient manquer de défiler dans la chambre royale afin d’admirer la petite reine et son encore plus petite princesse.
Au bout d’une petite semaine, Poledra décida que tout allait bien et qu’il était grand temps de partir pour le Val.
— Avec Greldik, nous serons en Sendarie avant d’avoir eu le temps de dire ouf, lui assura Garion.
— On ne peut pas compter sur cet homme, Garion.
— Tant Pol dit exactement la même chose. N’empêche que c’est le meilleur marin du monde. Je vais lui demander de faire embarquer les chevaux.
— Quels chevaux ? riposta sèchement la femme aux cheveux feuille morte. Nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous, Garion. Ils ne feraient que nous ralentir.
— Vous voulez aller de la côte de Sendarie jusqu’au Val à pattes ? releva-t-il, un peu surpris.
— Ce n’est pas le bout du monde, Garion.
— Et les provisions ?
Elle lui jeta un coup d’œil amusé et il se sentit tout à coup complètement idiot.
Les adieux de Garion à sa famille furent très émouvants, bien qu’assez brefs.
— Fais attention à toi et couvre-toi bien, lui recommanda Ce’Nedra. Il fait froid, tu sais.
Il renonça à lui dire comment sa grand-mère avait l’intention de le faire voyager.
— Tiens, ajouta-t-elle en lui tendant un parchemin. Tu donneras ça à tante Pol.
Garion jeta un coup d’œil à la chose. C’était un portrait au fusain, assez réussi, de sa femme et de sa fille.
— Pas mal, hein ? demanda Ce’Nedra.
— Superbe, acquiesça-t-il.
— Allez, tu ferais mieux de filer. Si tu restes encore une seconde, je ne te laisse plus jamais partir.
— Prends bien soin de toi, Ce’Nedra. Et des enfants.
— Compte sur moi. Je t’aime, Majesté.
— Moi aussi, Majesté.
Il l’embrassa tendrement, serra son fils et sa fille sur son cœur et quitta la pièce sur la pointe des pieds.
Il faisait un temps épouvantable, mais Greldik se fichait pas mal du temps. Son bâtiment rapiécé de partout ne payait peut-être pas de mine, mais il filait par vent arrière sous des voiles que le plus inconscient des capitaines aurait depuis longtemps ferlées, si bien que deux jours plus tard, la côte de Sendarie était en vue.
— La première plage déserte fera l’affaire, Greldik, lui assura Garion. Nous sommes pressés, et si nous nous arrêtons à Sendar, Fulrach et Layla ne nous laisseront jamais repartir.
— Et comment voulez-vous quitter la plage sans chevaux ? protesta Greldik.
— Il y a des moyens, répondit Garion.
— Encore ce truc-là ? fit le matelot avec une grimace. Ce n’est pas normal, vous savez.
— Je viens d’une famille pas très normale.
Greldik poussa un grommellement réprobateur mais mouilla l’ancre devant une plage battue par les vents, bordée, vers le haut, par l’herbe drue d’un marais salant.
— Ça vous va ? demanda-t-il.
— C’est parfait, lui assura Garion.
Garion et Poledra attendirent, leurs manteaux claquant autour de leurs jambes, que Greldik ait regagné la haute mer.
— Je crois que nous pouvons y aller, déclara enfin Garion en plaçant son épée dans une position plus confortable.
— Je me demande vraiment pourquoi tu l’as emportée, remarqua Poledra.
— L’Orbe voulait voir le bébé de tante Pol, répondit Garion avec un haussement d’épaules.
— Je n’ai jamais rien entendu de plus insensé. Bon, on y va ?
Leur silhouette devint floue. Un instant plus tard, deux loups remontaient la plage à petits bonds et s’enfonçaient dans l’intérieur des terres.
Il leur fallut une huitaine de jours pour arriver au Val. Ils prenaient à peine le temps de chasser, et encore moins celui de dormir. Garion en apprit beaucoup sur les loups pendant cette semaine. Il devait la plupart de ses connaissances à Belgarath, or son grand-père n’était devenu loup qu’à l’âge adulte alors que Poledra l’était depuis toujours.
Ils gravirent la colline qui dominait le cottage et regardèrent la maison nichée au creux de la vallée enneigée. Les fenêtres brillaient d’une lumière dorée, chaude et accueillante, sous les plumes humides des flocons tourbillonnants.
— Nous sommes arrivés à temps ? demanda Garion.
— Oui, répondit la louve aux yeux d’or. Celle-ci pense toutefois avoir eu raison de ne point s’encombrer des bêtes que les deux-pattes aiment chevaucher. Le moment est très proche. Descendons et allons voir où en sont les choses.
Ils dévalèrent la colline à bonds souples et reprirent forme humaine dans la cour.
Il faisait clair et chaud dans le cottage. Embarrassée par son ventre rond, Polgara mettait le couvert pour Garion et sa mère. Belgarath était assis au coin du feu et Durnik réparait patiemment un harnais.
— Je vous ai gardé à manger, fit tante Pol à Garion et Poledra. Nous avons déjà dîné.
— Tu savais que nous arriverions ce soir ? s’étonna Garion.
— Évidemment, mon chou… Nous sommes plus ou moins constamment en contact, ma mère et moi. Comment va Ce’Nedra ?
— Magnifiquement. Et Beldaran aussi, lâcha-t-il comme si de rien n’était.
Tante Pol l’avait assez souvent surpris dans le passé ; c’était bien son tour.
Elle manqua lâcher l’assiette qu’elle tenait et le regarda en ouvrant tout grands ses yeux magnifiques.
— Oh, Garion ! s’exclama-t-elle en lui sautant au cou.
— Alors ce nom ne te déplaît pas trop ?
— Tu ne peux pas savoir comme je l’aime.
— Ça va, Polgara ? demanda Poledra en ôtant sa cape.
— Oui. Enfin, je crois, répondit tante Pol en souriant. Je sais comment ça se passe, bien sûr, mais c’est la première fois que ça m’arrive à moi. Les bébés remuent beaucoup, à ce stade, non ? Il y a une minute, j’ai eu l’impression que le mien me donnait des coups de pied en trois endroits à la fois.
— Il te donne peut-être aussi des coups de poing, risqua Durnik.
— Il ? releva la sorcière en souriant.
— Je disais ça comme ça, ma Pol.
— Si tu veux, je peux jeter un coup d’œil et te dire si c’est un garçon ou une fille, proposa Belgarath.
— Surtout pas ! protesta Polgara. Je veux le découvrir toute seule.
La neige cessa de tomber peu avant le lever du jour et le vent chassa les nuages dans la matinée. Le soleil fit étinceler de mille feux la neige fraîchement tombée. Le ciel était d’un bleu intense et s’il faisait très froid, l’air n’avait pas encore le mordant du plein hiver.
Garion, Durnik et Belgarath avaient été chassés de la maison à l’aube et ils se promenaient avec ce sentiment d’inutilité que les hommes éprouvent toujours en pareille circonstance. Ils s’arrêtèrent un moment au bord du ruisseau qui traversait la vallée. Belgarath scruta l’eau limpide, et remarqua les formes sombres, fuselées, qui hantaient les profondeurs.
— Tu n’as pas eu beaucoup le temps de pêcher, ces temps-ci, dit-il à Durnik.
— Non. Et ça ne me dit plus grand-chose, maintenant, répondit un peu tristement le forgeron.
Ils savaient tous pourquoi, et ils ne s’étendirent pas sur la question.
Poledra leur apporta à manger, mais insista fermement pour qu’ils restent dehors. Vers la fin de l’après-midi, elle les chargea de faire bouillir de l’eau sur la forge de Durnik, dans la cabane à outils.
— Je n’ai jamais compris ce qu’elles faisaient de toute cette eau bouillante, marmonna Durnik en retirant une énième bouilloire fumante du feu.
— Rien du tout, affirma Belgarath. C’est juste un truc pour éviter d’avoir les hommes dans les pattes. Une femelle géniale a eu cette idée il y a des milliers d’années, et depuis toutes les autres suivent le mouvement. Fais bouillir cette eau et ne te pose pas de questions, va. Ce n’est pas fatigant, et si ça peut leur faire plaisir…
Il était confortablement installé sur un tas de bois et examinait un petit berceau soigneusement sculpté par Durnik.
Le lune était bas sur l’horizon mais une profusion d’étoiles faisait étinceler la neige et baignait le monde d’une lueur féerique, si blanche qu’elle paraissait presque bleutée. La nature tout entière semblait retenir son souffle. C’était la nuit la plus parfaite que Garion ait jamais vue.
Remarquant la nervosité croissante de Durnik, Belgarath et Garion suggérèrent une promenade digestive jusqu’en haut de la colline. Ils avaient remarqué en de nombreuses occasions que l’occupation avait généralement un effet apaisant sur lui.
Ils avançaient lentement dans la neige épaisse, leur souffle fumant dans l’air glacé, quand le forgeron leva les yeux sur le ciel étoilé.
— C’est vraiment une nuit très spéciale, non ? Enfin, il pourrait tomber des cordes que j’aurais sûrement la même impression, avoua-t-il avec un petit rire penaud.
— Je sais que ça me fait toujours pareil, confirma Garion en riant. Deux personnes ne suffisent peut-être pas à établir une généralité, mais je comprends ce que tu ressens. J’éprouvais la même chose, il y a peu de temps encore. Dites, vous ne trouvez pas cette nuit très, très calme, tout à coup ? demanda-t-il en regardant la plaine enneigée, d’un calme surnaturel sous les étoiles glacées.
— Il n’y a pas un souffle d’air, acquiesça Durnik. Et la neige étouffe tous les sons. Mais maintenant que tu me le fais remarquer, ajouta-t-il en penchant la tête, il n’y a pas un bruit et les étoiles sont vraiment brillantes. Enfin, j’imagine qu’il y a une explication logique.
— Vous n’êtes vraiment pas romantiques, tous les deux, ironisa Belgarath. Il ne vous vient pas à l’idée que ça pourrait réellement être une nuit très spéciale ! Réfléchissez un peu, continua-t-il en réponse à leur regard interrogateur. Pol a passé la majeure partie de sa vie à élever des enfants qui n’étaient pas les siens. Je l’ai regardée faire, et j’ai senti l’obscure douleur qu’elle éprouvait chaque fois qu’elle prenait un nouveau bébé dans les bras. Cette nuit entre toutes, Polgara va avoir un bébé à elle toute seule, c’est donc une nuit vraiment spéciale. Ça ne veut peut-être pas dire grand-chose pour le reste du monde, mais pour nous, ce n’est pas rien.
— Comme tu dis, acquiesça Durnik avec ferveur, puis une expression pensive effleura son bon visage sincère. J’ai réfléchi à quelque chose, ces derniers temps, Belgarath.
— Oui. Je t’ai entendu.
— Tu n’as pas l’impression que c’est un peu comme si nous étions revenus à notre point de départ ? Ce n’est pas exactement la même chose, bien sûr, mais ça y ressemble assez.
— Je me suis fait la même réflexion, admit Garion. J’ai toujours cette étrange impression.
— Il n’y a rien d’étonnant à ce que les gens rentrent chez eux après avoir fait un long voyage, objecta Belgarath en flanquant un coup de pied dans la neige.
— Je ne crois pas que ce soit si simple, Grand-père.
— Moi non plus, approuva Durnik. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai le sentiment que c’est plus important.
— Je le pense aussi, avoua le vieux sorcier en fronçant le sourcil. Je regrette que Beldin ne soit pas là. Il nous expliquerait tout ça en détails. Nous n’y comprendrions rien, bien sûr, mais ça ne fait rien. J’ai peut-être une explication quand même, ajouta-t-il d’un ton un peu dubitatif, en se grattant la barbe.
— Et quelle est-elle ? s’enquit Durnik.
— Nous en avons pas mal discuté, Garion et moi, depuis un an à peu près. Il a remarqué que les événements se répétaient constamment. Tu nous en as probablement entendu parler. Nous en étions arrivés à la conclusion provisoire que si l’histoire balbutiait, c’est parce que l’accident empêchait l’avenir de se produire.
— Ce n’est pas bête, je trouve.
— Mais la situation a changé : Cyradis a fait son Choix et les effets de l’accident ont été effacés. Le futur peut survenir.
— Alors pourquoi nous retrouvons-nous à notre point de départ ? insista Garion.
— C’est logique, Garion, fit gravement Durnik. Quand on commence quelque chose, même l’avenir, il faut bien partir du début.
— Alors, admettons que ce soit l’explication, reprit Belgarath. Les choses s’étaient arrêtées, elles se sont remises en mouvement et tout le monde a eu ce qu’il méritait : nous les bonnes choses, et l’autre côté les mauvaises. Ça tendrait à prouver que nous avons choisi le bon côté, non ?
Garion éclata soudain de rire.
— Qu’y a-t-il de si drôle ? demanda Durnik.
— Juste avant la naissance de notre bébé, Ce’Nedra a reçu une lettre de Velvet – enfin, Liselle. Elle a réussi à obliger Silk à fixer une date. Il n’a que ce qu’il mérite, d’accord, mais j’imagine ses yeux hagards chaque fois qu’il y pense.
— Et c’est pour quand ? s’informa Durnik.
— L’été prochain, je ne sais plus quand au juste. On peut compter sur Liselle pour veiller à ce que tout le monde puisse assister à sa victoire triomphale sur notre ami.
— Ce n’est pas gentil de dire ça, Garion, fit Durnik d’un ton réprobateur.
— N’empêche qu’il n’est sûrement pas loin de la vérité, acquiesça Belgarath avec un grand sourire. Un petit quelque chose pour chasser le froid ? fit-il en tirant un flacon des profondeurs de sa tunique. C’est de la gnôle ulgo.
— Ça ne va pas plaire à Grand-mère, l’avertit Garion.
— Ta grand-mère a d’autres soucis pour l’instant.
Arrivés au sommet de la colline, les trois hommes se retournèrent et regardèrent la maison. Le toit de chaume disparaissait sous la neige et des glaçons formaient comme des pendeloques de diamant le long des chéneaux. La lumière dorée des fenêtres ensoleillait la neige, dans la cour. Les braises rougeoyaient dans la cabane à outils où les hommes avaient passé l’après-midi à faire bouillir une eau dont personne n’avait besoin. Un mince panache de fumée bleutée montait si haut dans l’air immobile qu’il semblait se perdre dans les étoiles.
Un bruit particulier monta aux oreilles de Garion et il lui fallut un petit moment pour l’identifier. C’était l’Orbe. Elle entonnait un chant d’une nostalgie indescriptible dans le silence presque palpable, à présent. Ce fut comme si les étoiles étincelantes se rapprochaient du monde enneigé.
De la maison monta alors un cri. Le cri d’un tout petit enfant. Il n’exprimait pas cette indignation et ce mal-être si communs à celui de la plupart des nouveaux nés, mais plutôt une sorte d’émerveillement et de joie ineffable.
L’Orbe se mit à briller d’une douce lueur bleue, et son chant nostalgique devint un hymne joyeux. Puis il s’estompa, et Durnik poussa un profond soupir.
— Si nous descendions ? demanda-t-il.
— Nous ferions mieux d’attendre un peu, suggéra Belgarath. Il y a toujours du nettoyage à faire, dans ces moments-là, et il vaut mieux laisser à la jeune mère le temps de se donner un coup de peigne.
— Je me fiche pas mal de sa coiffure, remarqua Durnik.
— Toi, peut-être, mais elle, sûrement pas. Attendons encore un peu.
Le silence, toujours aussi dense, était maintenant rompu par les vagissements ténus, joyeux, du bébé de Polgara, auxquels, curieusement, l’Orbe joignit sa mélodie plaintive.
Les trois amis écoutèrent un moment, dans la nuit où se condensait leur souffle, ce son flûté, lointain.
— Il a de bons poumons, fit admirativement Garion.
Durnik lui jeta un rapide sourire.
Et puis la voix de son enfant ne fut plus seule. Une autre l’avait rejointe.
De l’Orbe jaillit cette fois une lumière bleue qui illumina la neige autour d’eux, et elle émit un chant triomphal.
— J’en étais sûr ! s’exclama Belgarath avec jubilation.
— Deux ? hoqueta Durnik. Des jumeaux ?
— C’est un trait de famille, Durnik, s’esclaffa-t-il en gratifiant le jeune père d’une étreinte un peu bourrue.
— Et… c’est des garçons ou des filles ? demanda Durnik.
— Quelle importance ? Enfin, nous pouvons toujours aller voir.
Ils s’apprêtaient à descendre quand ils eurent l’impression qu’il se passait quelque chose auprès de la maison. Une colonne de lumière d’un bleu intense descendait du ciel étoilé, baignant toute chose d’une lueur azurée. Elle fut bientôt accompagnée par une seconde, d’un bleu plus clair. Ces deux colonnes lumineuses furent rejointes par d’autres, rouge, jaune, verte, lavande, et d’une couleur sur laquelle Garion aurait été bien en peine de mettre un nom. Un dernier rayon lumineux, d’un blanc aveuglant, s’unit enfin aux autres. Comme les couleurs de l’arc-en-ciel, ces colonnes formaient un demi-cercle dans la cour, emplissant le ciel nocturne d’un rideau palpitant de lumière multicolore, changeante.
Et les Dieux furent là, devant la maison, et leur chant se mêla à celui de l’Orbe en une formidable bénédiction.
Essaïon se tourna vers la colline et les regarda. Son doux visage était radieux. Il leur fit signe.
— Venez nous rejoindre ! leur dit-il.
— Tout est accompli, fit la voix d’UL, et elle était joyeuse, elle aussi. Tout est bien, maintenant.
Alors, le visage irisé par la lumière divine, les trois amis descendirent la colline enneigée pour contempler ce miracle, qui, pour se renouveler encore et sans cesse, n’en demeure pas moins un miracle.